La France, les OGM, et les Etats-Unis


par Brigitte Adès - Lundi 14 Février 2011

Parmi les 250 000 mémos dévoilés au compte goutte par le site de Wikileaks, des câbles diplomatiques, mis en ligne récemment, révèlent qu'une guerre discrète sur les OGM est en cours entre les Etats-Unis et les pays de l'Union Européenne. Une note de l'Ambassadeur des Etats Unis en poste à Paris, en 2007, recommande notamment de pénaliser les pays de l'Union Européenne, dont la France, qui, s'opposant aux OGM, risquent de faire capoter les négociations avec Bruxelles. 

 

La posture anti OGM de la France dans le collimateur des Etats-Unis

 

Dans un câble diplomatique du 14 décembre 2007, l'Ambassadeur américain à l’époque, à Paris, Craig Stapleton, signale que l’Europe est en train de revenir sur sa politique des OGM et que la France joue un rôle de premier plan sur ce changement d’attitude. Le diplomate américain suggère à Washington de publier une liste de représailles à utiliser contre l'Union européenne, et la France en particulier, si les négociations avec Bruxelles sur les OGM venaient à échouer. Ce risque justifie, selon lui, la mise en place d’une liste de représailles commerciales envers la France en cas de résistance prolongée de son gouvernement à l’autorisation de culture des plantes transgéniques sur son sol : «  Nous recommandons de calibrer et de cibler une liste des mesures de représailles à travers l’Union Européenne puisqu’il s’agit d’une responsabilité collective, mais de concentrer notre action sur les plus coupables. Cette liste de mesures doit être dosée pour être durable à long terme puisque nous ne nous attendons pas à une victoire rapide. De telles mesures montreront que la voie que ces pays ont choisie a de réels coûts pour les intérêts européens et contribuera à renforcer les voies européennes  pro biotechnologie » poursuit Craig Stapleton, qui possédait avec George W. Bush, l’équipe de Baseball, les Texas Rangers de St Louis, dans les années 1990.

 

Les câbles suivants n’indiquent pas si la menace s’est ensuite traduite dans les faits. Cependant, tout ceci n’empêche pas la France, quelques semaines plus tard, en janvier 2008, d’invoquer devant la Commission européenne, au nom du principe de précaution, la clause de sauvegarde contre le maïs BT Mon 810. Au début de février, la culture du Mon810 devient illégale dans l’Hexagone. Mais la France n’est pas le seul pays qui préoccupe les diplomates américains.


Un lobby américain pro OGM puissant et agressif auprès du Vatican

 

Selon des notes diplomatiques, les Etats-Unis cherchent à influencer le Vatican et leur stratégie est clairement de pousser la culture des OGM dans le monde. On peut y lire : « Des opportunités existent pour presser cet agenda auprès du Vatican et ainsi influencer une grande partie de la population d’Europe et du monde en voie de développement ».

Des câbles de l’Ambassade des Etats Unis au Vatican montrent notamment qu’après un travail de lobbying soutenu, certains proches conseillers de Benoit XVI comme le Cardinal Renato Martino, qui dirigeait le puissant Conseil Pontifical pour la justice et la paix et qui représentait le Pape aux Nations Unies, a coopéré, pendant deux ans avec les Etats-Unis sur les biotechnologies, pour compenser, selon certains, sa désapprobation ouverte et largement diffusée contre la guerre en Irak et ses conséquences.  Selon d’autres mémos diplomatiques, le responsable des biotechnologies du Département d’Etat à Washington, ainsi que des spécialistes de biotechnologies américains, basés au Kenya, auraient, eux-aussi, essayé de persuader des conseillers au sein du Vatican de pousser le Pape à se déclarer officiellement en faveur des OGM.

 

Un Pape qui ne se laisse pas influencer


Cependant cette stratégie semble avoir jusqu’à présent échoué puisque le Cardinal Martino, alors qu’il avait déjà commencé à revenir sur ses positions pro-OGM, a été remplacé à la tête du puissant conseil Pontifical par le Cardinal Peter Turkson, beaucoup plus réservé. Ce dernier a évoqué clairement sa crainte de voir les plantes transgéniques utilisées « comme des armes génératrices de faim et de pauvreté » si elles sont gérées de façon injuste. Turkson a également précisé que « la question devenait problématique quand une entreprise qui contrôle l’utilisation des semences et des cultures génétiquement modifiées est motivée plus par le profit que par le désir déclaré d’aider à nourrir l’humanité ». Une attaque à peine déguisée contre la puissante entreprise américaine Monsanto, championne des cultures transgéniques de par le monde.

Ainsi le Vatican qui n’a toujours pas déclaré sa position ouvertement, n’est pas prêt de devenir comme le souhaitaient les Américains, un fervent défenseur des OGM. Mais tel n’est pas le cas de tous les pays européens.

 

L’Espagne, pro OGM, cheval de Troie des Américains dans l’Union Européenne

 

Si l’Autriche l’Italie et la France affichent clairement leur position anti OGM, l’Espagne qui cultive 75 % des OGM, notamment du maïs MON810, en Europe, ne cache pas ses orientations ; ce qui permet à un diplomate américain de rédiger la note optimiste suivante : « Si l’Espagne tombe, alors le reste de l’Europe suivra. » Or l’on apprend dans un mémo diplomatique américain que le gouvernement espagnol travaille étroitement avec les Etats-Unis pour persuader l’Union Européenne de ne pas renforcer les lois de bio technologie et faire avancer la cause des OGM. Dans une des notes, provenant de l’Ambassade des Etats Unis à Madrid, on peut notamment lire le ministre des Affaires Rurales espagnol, Josep Puxeu, demander  « expressément aux officiels américains, le soutien renouvelé de leur gouvernement et une intervention au plus haut niveau, pour aider l’agriculture biotechnologique scientifique ».

 

Une relation parfois étroite entre certains officiels américains et l’entreprise Monsanto

 

Il ressort aussi de la lecture de ces câbles, que certains diplomates américains sont en contact direct et régulier avec des dirigeants de Monsanto. Rappelons que même le candidat Obama avait choisi pour sa campagne, parmi ses cinq conseillers scientifiques, Gilbert Ommen, un ancien directeur de Monsanto et que le futur Président ne semblait pas opposé à la culture transgénique, puisqu’il semble avoir déclaré lors de sa campagne: « les avancées dans les modifications génétiques des plantes ont apporté d’énormes bénéfices aux agriculteurs des Etats-Unis ».

 

La culture des OGM est donc, pour les Etats-Unis, plus qu’un simple enjeu commercial, puisque le sujet préoccupe aussi les diplomates qui n’hésitent pas à emprunter, vis-à-vis de leurs alliés européens, une rhétorique belliqueuse. Dans cette guerre secrète, les adversaires des OGM, au sein de l’Union Européenne, semblent avoir marqué des points décisifs mais tout n’est pas encore joué.

  

par Brigitte Adès

 
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