Auteurs : Nader et Brigitte Panah-Izadi
Un conflit redouté à raison
La guerre avec l’Iran, que les États du Golfe redoutaient depuis longtemps, les affecte aujourd’hui directement. Conscients de leur vulnérabilité géographique et économique, ces pays avaient pourtant tenté de dissuader les États-Unis d’ouvrir un front direct avec Téhéran.
Leur crainte principale était de devenir les victimes collatérales d’un affrontement entre puissances extérieures, en raison de la concentration sur leur territoire d’infrastructures énergétiques et économiques critiques.
Dès les premiers jours du conflit, ces inquiétudes se sont matérialisées. L’Iran a choisi de cibler des installations stratégiques dans les pays du Golfe, notamment dans les secteurs pétroliers et touristiques. Ces attaques menacent directement les fondements du modèle économique des monarchies du Golfe, déjà engagées dans des stratégies ambitieuses de diversification économique.
La guerre qu’elles redoutaient se déroule désormais en partie sur leur territoire.
L’effritement des règles tacites de la guerre régionale
L’un des développements les plus préoccupants du conflit réside dans l’érosion des règles tacites qui avaient, jusqu’à présent, limité l’intensité des confrontations au Moyen-Orient.
Pendant plusieurs décennies, un principe informel semblait prévaloir : les infrastructures vitales pour la survie économique des États, en particulier les installations pétrolières, ne devaient pas être directement ciblées. Même lors de la guerre Iran-Irak, certaines infrastructures stratégiques avaient été relativement épargnées.
Le conflit actuel marque une rupture avec cette logique de retenue.
Les infrastructures civiles essentielles apparaissent désormais comme des cibles légitimes dans la stratégie de pression des belligérants. Parmi celles-ci figurent notamment les installations de désalinisation, qui constituent un pilier vital pour les sociétés du Golfe.
Dans plusieurs États de la région, les réserves d’eau potable ne couvrent que quelques jours de consommation. La destruction de ces infrastructures pourrait donc provoquer rapidement des crises humanitaires majeures.
L’eau devient ainsi un instrument stratégique dans la conduite du conflit.
L’extension de la guerre aux infrastructures critiques
Dans ce contexte, les frappes contre les infrastructures critiques constituent un tournant significatif.
Les opérations israéliennes ont visé des installations stratégiques en Iran avec une intensité croissante. En représailles, Téhéran aurait ciblé plusieurs centres de désalinisation situés dans les États du Golfe, notamment à Bahreïn, au Koweït et aux Émirats arabes unis.
Ces attaques suggèrent que les belligérants n’hésitent plus à frapper des infrastructures essentielles au fonctionnement des sociétés civiles.
Une telle évolution élargit considérablement le périmètre du conflit et accroît la vulnérabilité structurelle des États du Golfe.
La stratégie de retenue des monarchies du Golfe
Malgré ces attaques, les États du Golfe ont jusqu’à présent adopté une posture prudente et essentiellement défensive.
La question centrale demeure celle du seuil de riposte, en particulier pour l’Arabie saoudite, acteur dominant du système de sécurité du Golfe.
Plusieurs missiles visant des installations pétrolières ou industrielles ont été interceptés grâce aux systèmes de défense antimissile. Riyad a toutefois adressé des avertissements à Téhéran, signalant que certaines attaques pourraient entraîner une réponse militaire.
Pour l’instant, les dirigeants saoudiens, à l’instar de leurs partenaires régionaux, semblent privilégier une stratégie de retenue afin d’éviter une implication directe dans un conflit dont les coûts pourraient être considérables.
Les scénarios susceptibles de provoquer une intervention
Cette posture pourrait cependant évoluer rapidement dans certaines circonstances.
Deux types d’événements apparaissent susceptibles de déclencher une intervention directe des États du Golfe :
une attaque provoquant un nombre élevé de victimes civiles ;
la destruction d’une grande ampleur d’infrastructures critiques, notamment dans les secteurs de l’eau, de l’énergie ou des télécommunications.
Dans un tel scénario, les gouvernements de la région pourraient être contraints d’agir afin de préserver leur crédibilité stratégique et leur stabilité intérieure.
Les risques d’une escalade régionale
Toutefois, une intervention directe comporterait des risques significatifs.
Une riposte des États du Golfe pourrait entraîner une intensification des frappes iraniennes et favoriser l’entrée en scène d’acteurs alliés de Téhéran, notamment les Houthis au Yémen. Le conflit pourrait alors évoluer vers une confrontation régionale plus large et difficile à contenir.
Conscientes de ces risques, les monarchies du Golfe semblent pour l’instant privilégier une stratégie de désescalade prudente.
La fragilisation de la garantie de sécurité américaine
La retenue des États du Golfe reflète également une évolution plus profonde de leur perception de la sécurité régionale.
Historiquement, leur stratégie de défense reposait largement sur la garantie de sécurité américaine. Or cette confiance s’est progressivement érodée au cours des dernières années.
Plusieurs épisodes ont alimenté des doutes quant à la fiabilité de l’engagement américain. Par ailleurs, l’Iran a démontré sa capacité à neutraliser certains systèmes antimissiles occidentaux particulièrement coûteux, ce qui renforce les interrogations sur l’efficacité des dispositifs de protection existants.
Dans ce contexte, les dirigeants du Golfe redoutent d’être entraînés dans un conflit dont les États-Unis pourraient décider de se retirer à tout moment.
Le rapprochement saoudo-iranien mis à l’épreuve
Cette guerre intervient également après une période de détente relative entre Riyad et Téhéran.
Après plusieurs décennies de rivalité stratégique, les deux puissances avaient engagé un processus de rapprochement diplomatique visant à stabiliser leurs relations et à réduire les tensions régionales.
Des accords de réassurance mutuelle avaient été conclus dans ce cadre. Le conflit actuel fragilise ces avancées, sans pour autant les anéantir totalement.
La prudence saoudienne pourrait également s’expliquer par la volonté de préserver les canaux de communication ouverts avec l’Iran.
Vers une recomposition des partenariats stratégiques
La guerre pourrait également accélérer une recomposition des alliances dans la région.
Plusieurs partenaires asiatiques des États du Golfe, malgré l’intensité de leurs relations économiques avec la région, se sont abstenus de condamner les attaques iraniennes. Cette attitude a suscité une certaine déception parmi les dirigeants arabes.
À l’inverse, certaines puissances européennes — notamment la France, l’Italie et le Royaume-Uni — se sont montrées plus disposées à soutenir les États du Golfe, y compris par une présence militaire accrue dans la région.
Ces évolutions pourraient influencer les choix diplomatiques futurs des monarchies du Golfe.
Un ordre régional en mutation
À plus long terme, le conflit pourrait contribuer à redéfinir les équilibres stratégiques du Moyen-Orient.
Les dynamiques de coopération initiées ces dernières années, notamment autour des accords d’Abraham, pourraient être affectées par les divergences croissantes entre les intérêts stratégiques des États du Golfe, des États-Unis et d’Israël.
Par ailleurs, certaines indications suggèrent que l’Arabie saoudite et l’Iran maintiennent encore des canaux de communication informels malgré les hostilités.
Si ces échanges se poursuivent, ils pourraient jouer un rôle dans la stabilisation régionale après un éventuel cessez-le-feu.
Comme l’observait déjà l’historien arabe Ibn Khaldoun, les alliances au Moyen-Orient restent souvent pragmatiques et évoluent en fonction des rapports de force et des circonstances.
