Les trois conséquences imprévues et alarmantes des législatives


par Jean Dubois Brigitte Panah-Izadi - Vendredi 29 Juillet 2022


Les trois conséquences imprévues et alarmantes des législatives


Les législatives, plus encore que les présidentielles, se sont jouées sur le terrain économique et social. Il ne pouvait en être autrement devant le retour de l’inflation et l’érosion du pouvoir d’achat.
Pourtant, alors qu’ils auraient dû ouvrir un boulevard à la Gauche, ces thèmes ne lui ont profité que très modestement. Et c’est son union in extremis avec d’autre partis qui lui a permis d’arriver en voix, à peu prés à égalité avec l’ancienne majorité. Mais c’est le R N qui a bénéficié le plus de ces élections parlementaires et il nous semble utile, ici, de revenir sur les raisons de cette entrée fracassante des députés d’extrême droite a l’Assemblée nationale.
Car ces élections ont des conséquences pernicieuses à long terme qui méritent toute notre vigilance

En premier lieu, Le centre droit présidentiel ayant perdu sa domination sera poussé vers une alliance implicite -quasi-forcée- avec L R, la droite libérale, à la fois pour des raisons arithmétiques et de compatibilité idéologique. Il faut donc s’attendre dans les prochains mois, à une forte inflexion à droite de la politique économique, et notamment à une pression à minima sur les hausses de salaire, dont on sait qu’elle est une technique efficace contre l‘inflation qui se développe.
Efficace, oui mais à quel prix ! Les grèves qui se profilent sont un premier signe d’une montée des tensions et on ne voit guère comment la future force dominante pourra renoncer à l’un des fondamentaux du libéralisme : la recherche de croissance, mais sans hausse des impôts, ni de la dette.
L’aggravation des problèmes objectifs va ainsi s’accompagner psychologiquement d’un sentiment d’injustice et de mépris. La nouvelle majorité relative a manifestement conscience du problème. De là à arriver à le gérer, c’est une autre affaire.

Deuxième constat: Le RN et l’extrême droite même si elle n’est arrivée qu’en troisième position, ressort comme la grande gagnante des élections législatives. Elle s’est très tôt emparée du thème porteur du pouvoir d’achat et de son souci affiché d’être ‘’proche des gens’’, et elle a ainsi pu attirer le centre droit déçu par un libéralisme trop ‘’dur’’ qui regarde, alarmé, son pouvoir d’achat se réduire, et le centre gauche déçu par l’absence d’un vrai projet Keynésien celui-même prôné par Thomas Piketti. Elle s’est ainsi inscrite (fictivement car le vrai projet est nationaliste) dans le clivage Gauche / Droite , en l’adoucissant et en cultivant la confusion, ce qui lui donne une apparence de tolérance tout en dénonçant, dans ses discours, un clivage dépassé. Elle prône une force nouvelle qui s’inscrit comme une force rassembleuse, selon laquelle il y aurait de bonnes idées à droite comme à gauche, ce qui est dans le vent du fantasme d’unité nationaliste.

Or est-il besoin de rappeler que le discours social affiché par le RN est une tactique bien rodée : l’instrumentalisation de la souffrance sociale est un grand classique des tyrannies de Robespierre aux populistes modernes, en passant par Staline et les fascistes des années trente et cette tactique ne doit pas surprendre.
Dans la tradition populiste, le RN peut donc, sans se renier, proposer une collection hétéroclite de mesures démagogiques. Dans l’opposition, cela n’engage à rien. Une fois au pouvoir, il y a des expédients. Dans les années trente ce furent la guerre et le pillage ; aujourd’hui l’argent européen détourné, comme en Pologne et en Hongrie, ou la vente des matières premières par une élite kleptocratique, comme en Russie.
La grande faiblesse du RN sautait pourtant aux yeux et il aurait été aise de la contrer en démontrant qu’elle n’avait aucune solution viable aux problèmes économiques. L’archaïsme de leur ligne politique pour autant convaincante, est telle qu’ils n’ont aucune vision économique propre ; hormis le protectionnisme, accessoire à leur souverainisme.
Et il est de fait que le nationalisme illibéral même s’il est masqué dans son discours actuel, dissimule, derrière des collections de propositions démagogiques, une volonté d’évacuer la liberté, de faire de l’économie un simple accessoire de la puissance et de se situer fondamentalement hors du champ démocratique
Le discours occulteur du RN lui a permis une belle opération politique, aidé en cela par quelques outrances de la gauche et des imprudences symétriques de la Droite libérale.
On aurait souhaité voir les partis d’opposition et le parti présidentiel encourager l’opinion à examiner les solutions proposées par le RN et montrer, comme toujours chez les populistes, qu’elles manquaient de corps et de substance

La fragilisation du front républicain est sans aucun doute la conséquence imprévue la plus grave de ces élections

Il est donc fort regrettable que le gouvernement en place n’ait pas suffisamment dénoncé ces propositions qui sonnaient creux.
Effrayé par les surenchères démagogiques de La France Insoumise, parfois proches de celles du RN, le parti du President Macron a aussi commis la faute politique et morale de tracer un signe d’égalité entre RN et Nupes, alors que cette dernière, collectivement n’a ni la volonté politique, ni surtout les moyens d’établir un régime ‘’illibéral.
Qu’on le veuille ou non, le clivage Droite – gauche existe toujours dans le champ démocratique. D’un côté le souci de la première de libérer les forces de l’économie, de n’accepter qu’une intervention a minima de l’État et de tolérer les inégalités en pensant qu’elles stimulent les efforts et que le bénéfice engendré finira par profiter à tous. De l’autre une volonté de gestion régulée de l’économie, de réduction des inégalités afin d’organiser la prospérité globale.
Tout cela a un sens dans le champ démocratique. Et le débat fructueux ne devait pas et ne doit toujours pas être occulté par une tendance actuelle à l’illibéralisme, à droite comme à gauche.
Des promesses démagogiques non tenues risquent à moyen long terme d’être tout aussi disruptives et susceptibles de mener à des confrontations que les mesures fortes que le gouvernement Macron allié au LR sera tenté de mettre en place à l’automne, pour juguler l’inflation.

La conséquence n’est rien moins qu’une menace sévère sur la démocratie. Si elle se concrétise, il ne restera plus qu’à adresser à l’électorat, comme aux élites démocratiques l’apostrophe cruelle de Nazim Hickmet : ‘’ Irais-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ? Non, mais tu y es pour beaucoup mon frère.’’

par Jean Dubois Brigitte Panah-Izadi

 

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