Ukraine : Comment finir une guerre sans fin ?


par Brigitte Ades Jean Dubois Brigitte Panah-Izadi - Jeudi 22 Septembre 2022

Comment finir une guerre sans fin ?
Certes, on sait depuis Sun Tzu, que :’’Tout l’art de la guerre repose sur la tromperie’’mais Poutine ne semble pas même se soucier d’un minimum de crédibilité. Et son recent discours  du 21 Septembre est dans la même veine que les précédents. Dès février 2022, ce qui interpelle, c’est d’abord le mensonge du pouvoir russe : il n’y a pas de guerre mais une ‘’opération spéciale’’. On n’envahit pas le pays, mais on le libère d’un pouvoir nazi ; même le croiseur Moskva n’a coulé qu’à cause d’un malheureux incendie, voire du mauvais temps. Tout cela pourtant consiste à abuser l'ennemi et la position de Poutine, si elle est fragilisée, reste six mois plus tard, fondée sur ces mensonges.

L’Impasse
La guerre lancée par la Russie le 24 février correspondait à ce que Clausewitz définit comme une ‘’Niederwerfungstrategie’’, et elle ne devait durer que quelques jours, au terme desquels l’Ukraine, comme la Hongrie en 1956, ou la Tchécoslovaquie en 1968, devait cesser d’exister en tant qu’entité politique autonome pour devenir une simple vassale du pouvoir Russe.
Dans cette optique, le discours sur la guerre n’avait pas à être crédible, mieux encore il valait mieux qu’il ne le soit pas car il n’avait pas la fonction de tromper, mais de soumettre.
Pour saisir cette façon de penser, souvenons-nous de cette réflexion d’un personnage de la pièce ‘’Un rapport vous concernant’’ de Vaclav Havel : sortant d’un interrogatoire de la police politique, il dit à l’ami qui l’attendait : ’’Je viens de dire des choses que je ne crois pas à des gens qui ne les croient pas non plus, et nous savons tous que nous mentons.’’
Dans ce type de régime, l’acceptation du mensonge officiel est un acte d’allégeance ou de soumission, selon que l’on est un zélateur ou un opposant. Il est un instrument du pouvoir. La fonction de convaincre n’est qu’accessoire. La vérité n’est pas le sujet.
En politique internationale, le même mécanisme de domination opère, et cela depuis la nuit des temps. 
Le problème avec l'Ukraine est que cette stratégie a échoué et que l’on est passé à un autre type de guerre, puisque l'ascendant moral de la défense a joué et le retour du balancier se déroule sous nos yeux. 
Devant la débacle de ces dernières semaines, il est clair que que même si Poutine acceptait de négocier, il serait difficile de le croire.  Car tout accord implique un minimum de crédibilité.
Or qui croira à un traité signé par Vladimir Poutine ? Il a déjà apposé son nom au ‘’memorandum de Budapest’’ où il garantissait l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et au début de la présente guerre, il ne respecta les multiples cessez le feu que dans la stricte mesure où cela l’arrangeait.
Alors, la guerre ne peut plus s’arrêter ?
Fort heureusement, pourrait-on dire, les choses ne sont pas si simples. Les arrangements avec la vérité vont se poursuivre, mais s’adapter.

Le déni
Il y a tout d’abord une première étape où les belligérants refusent de comprendre qu’ils sont aussi incapables de gagner que d’accepter la seule solution possible pour arrêter les combats. Le Kremlin est manifestement dans ce type de déni. Et s'il propose d'annexer les 4 provinces c'est parce qu'il tente de conserver ces seuls acquis et qu'il a déjà renoncé à conquérir le reste du pays.
Théoriquement la Russie a deux options pour vaincre : Une mobilisation générale pour submerger l’adversaire, mais le pouvoir ne veut pas s’y risquer ; le souvenir du simple engagement du contingent en Afghanistan est trop lourd. Ou bien alors l’arme nucléaire, mais une foule de raisons s’y opposent. La plus évidente est technique. Les vents dominants d’Ouest infligeraient à la Russie des retombées radioactives catastrophiques, et leur inversion périodique, les ‘’retours d’Est ‘’feraient de même pour des territoires de l’OTAN. De plus, quand bien même elles seraient utilisées, les armes tactiques ne pourraient influer sur l'issue de la guerre car l'armée ukrainienne, bien organisée, est suffisamment déployée pour ne pas être anéantie en cas d'attaque nucleaire tactique. 
La propagande russe, dans cette impasse se paye de mots. Putin parle de l’atome, et annonce que  ‘’les choses sérieuses n’ont pas encore commencé’’. Et l’on recourt à des expédients, en cherchant des volontaires, de préférence dans les parties les plus déshéritées du pays, ou en annonçant une mobilisation partielle de 300 000 hommes qui suicite déjà des tollés à l'intérieur du pays et qui, à l'extérieur, ne représente pas une menace sérieuse.
A défaut d'avoir des troupes motivées, on spécule même sur un effondrement moral des troupes ukrainiennes, en refusant de comprendre que leur volonté de résistance a une base solide due à l’asymétrie des ‘’forces morales’’, pour reprendre un terme clausewitzien. L’Ukraine joue son existence et sa liberté, alors que le Kremlin n’est poussé que par une idéologie impériale finalement très théorique. La ‘’troisième Rome’’ d’Ivan le Terrible est bien loin à part pour une poignée d’enragés ultra-nationalistes. Plutôt que de reconnaître son erreur, et donc une limite à son pouvoir, l’autocratie en difficulté s’égare dans ses propres mensonges.

Le mur de la réalité

Un équilibre, même approximatif, des forces engagées, comme celui qu’on observe en Ukraine fait que les deux adversaires ont le même intérêt à la suspension de l’action. La guerre sous cet aspect n’est pas un jeu à somme nulle. Chacun à la capacité à se défendre, mais pas celle d’attaquer, et celui qui s’y risque est sanctionné par l’échec. On vit cela à Verdun lors de la première guerre mondiale.
La Russie, immense et dotée d’une considérable force nucléaire ne peut être envahie, et son économie rudimentaire fondée sur le commerce de matières premières et d’armes appréciées dans le tiers monde, peut assurer à la majorité du peuple le minimum nécessaire pour qu’il accepte de continuer à vivre dans une relative misère. Ce sont là des données stables.
De l’autre côté, l’Occident avec sa force nucléaire, la supériorité numérique et technique de ses armées conventionnelles, et sa puissance économique, peut continuer de soutenir l’Ukraine au prix de sacrifices bien modestes au vu de l’enjeu ; et cela d’autant plus que le cynisme et la brutalité de l’agression russe ont fait flamber un grand sentiment d’hostilité contre elle, mâtiné d’une forte inquiétude. La leçon de Munich pèse encore sur les consciences occidentales.
Ce sont là des données stables, pourtant la guerre s’essouffle, baisse d’intensité, comme si une solution qui semble échapper à la volonté des protagonistes commençait à se profiler.(1)
Laquelle ?

La fin du commencement
Pour reprendre un mot célèbre de Churchill, ‘’Ce n’est pas la fin, ce n’est même pas le commencement de la fin, mais c’est probablement la fin du commencement’’.
On se trouve dans une contradiction majeure entre la logique militaire de cette guerre, qui évolue vers un blocage et sa logique politique qui empêche de le reconnaître, et donc d’y mettre fin. 

L’issue
La question n’est pas de savoir si, mais quand les protagonistes chercheront une nouvelle modalité de sortie, puisque la ‘’solution sanglante de la crise’’ leur apparaîtra enfin hors de portée.
Cette solution ne pourra être politique car pour le pouvoir russe actuel, l’Ukraine, province irrédentiste n’a pas le droit d’être une entité politique autonome, et cela est totalement inacceptable pour Kiev.
Elle ne pourra pas être diplomatique puisqu‘un arrangement sur la simple maintien du statu quo – à quelque moment que ce soit – n’aurait aucune chance d’être établi, faute de crédibilité. Imagine-t-on un nouvel accord de Kiev, qui comme en 2014 figerait le front et lancerait un programme de paix? 
Si la paix, le seule vraie solution politique est impossible, le gel du conflit se profile déjà à l’horizon. Le renforcement massif de l’armée ukrainienne que l’on observe actuellement ne lui permettra jamais de détruire son adversaire, ni même sans doute de revenir totalement à ses anciennes frontières mais pourra rendre l’essentiel de son territoire imprenable. L’actuelle offensive ukrainienne contre la poche de Kherson à l’ouest du Dniepr, difficilement défendable, va probablement réussir, mais n’ira sans doute pas bien loin. Un jeu de balancier va se poursuivre et va finir par faire apparaître le point d'équiliibre de ce conflit. La nouvelle guerre froide perdurera, mais comme en Corée, comme pour le moment à Taïwan, elle sera congelée, et il n’est pas invraisemblable que cela puisse être acté par un armistice qui, à la différence de l’accord de Kiev de 2014, sera un acte strictement militaire qui constatera une situation de pur fait, à savoir un équilibre stable des forces, et épargnera aux deux protagonistes la poursuite d’une entreprise aussi douloureuse que vaine. Force est d'espérer que les pseudo annexions suite au referendum ne seront pas prises au sérieux au sein de quatre provinces. Tout comme par la communauté internationale.
Contrairement à ce qu’affirme la propagande du Kremlin, c’est en continuant d'armer l’Ukraine qu’on arrêtera cette guerre sans fin.





 

par Brigitte Ades Jean Dubois Brigitte Panah-Izadi

 
  • Sources
  • Du même auteur
Note 1 Pourtant, elle ne peut que se heurter au mur de la réalité. Mais comment ?
La guerre, c’est ‘’La solution sanglante de la crise’’, lit on dans « Vom Kriege » et quand elle n’arrive pas , le processus ne peut que s’enrayer. Et cela passe par trois canaux.
La volonté belliqueuse s’émousse, l’incertitude freine l’action, et surtout un ‘’Cran d’arrêt ‘’ toujours selon Clausewitz, va se mettre, se manifester : la supériorité de la défense sur l’attaque.
Les bouleversements politiques et techniques survenus depuis le XIX° siècle n’ont pas renversé cette vérité fondamentale.
Brigitte Ades
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